Encens : la résine des dieux au bord de l’extinction
- Rokia Tandia

- 11 août 2025
- 3 min de lecture

Il y a des odeurs qui prient à votre place.
L’encens en fait partie. Depuis des millénaires, il s’élève vers le ciel comme une offrande, un lien invisible entre l’homme et le divin. Brûlé dans les temples d’Égypte, les sanctuaires d’Asie ou les églises gothiques, il n’est pas un simple parfum : c’est une mémoire sacrée en suspension.
Mais derrière la fumée mystique, se cache aujourd’hui une vérité brûlante : l’encens est en danger. Et avec lui, un pan entier de notre héritage olfactif.
Oliban, myrrhe, copal : une cartographie sacrée en péril
On parle d’oliban (ou frankincense) en Somalie, en Éthiopie ou au Sultanat d’Oman.
De myrrhe, sombre et amère, que les anciens utilisaient pour embaumer les rois.
De copal, résine précolombienne encore utilisée par les chamans d’Amérique centrale.
Et même de benjoin, cette larme sucrée d’Asie du Sud-Est qui embaume les vieux parfums poudrés.
Mais tous ont un point commun : ce sont des larmes d’arbres. Et ces arbres, aujourd’hui, meurent.
L’arbre à encens, Boswellia sacra, subit des pressions extrêmes :
Surexploitation pour répondre à une demande mondiale croissante.
Contrebande, où la résine devient une marchandise illicite.
Climat, qui transforme les zones de récolte en terres arides.
Conflits armés, qui coupent l’accès aux zones traditionnelles de cueillette.
Résultat ? On estime que certaines espèces de Boswellia pourraient disparaître d’ici 50 ans.
Un rapport clé est celui publié en 2020 dans la revue Scientific Reports (Nature Publishing Group), intitulé “Boswellia sacra population status and its sustainability”, qui met en lumière la surexploitation et le déclin rapide des populations de Boswellia dans la Corne de l’Afrique.
L’encens dans le monde moderne : luxe ou hypocrisie ?
Ironie contemporaine : alors que les cérémonies religieuses se font plus rares en Occident, le marché du bien-être explose. Encens en bâtons, parfums spirituels, diffuseurs sensoriels… Jamais on n’a autant brûlé d’encens dans les lofts parisiens ou les studios de yoga new-yorkais.
Mais à quel prix ?
Très peu de marques interrogent l’origine réelle de leur résine.
Très peu de consommateurs savent que chaque larme d’encens est récoltée à la main, en entaillant l’arbre, puis en le laissant "pleurer" pendant des semaines. Trop de récoltes, et l’arbre meurt.
Lueur d’espoir : vers un encens régénératif
Heureusement, quelques initiatives émergent.
Certaines coopératives locales en Éthiopie comme Garoowe Boswellia Cooperative ou au Somaliland comme Somaliland Frankincense Association (SFA) expérimentent des modes de récolte durables :
Limitation des incisions.
Rotation des arbres.
Partage équitable des revenus.
Traçabilité jusqu’au laboratoire de composition.
Des maisons de parfumerie indépendantes, comme Aesop, Bastide ou Ormaie, privilégient désormais les résines sourcées éthiquement. D’autres misent sur la biotechnologie, reproduisant les molécules d’encens sans toucher aux arbres.
Est-ce trahir la nature ? Ou lui rendre justice autrement ?
Encens : matière première ou matière spirituelle ?
Dans un monde saturé de sons, d’images, de stimulations, l’encens reste un paradoxe vivant.Il ne capte pas l’attention : il l’élève. Il ne masque pas : il révèle.
Il est peut-être le seul parfum qui ne cherche pas à séduire, mais à apaiser.
Et si, au fond, sauver l’encens n’était pas une mission pour les parfumeurs… mais pour l’humanité toute entière ?
Car protéger ces arbres, c’est protéger le lien sacré entre l’homme et le vivant.
L’avenir sent la résine, ou ne sentira plus rien
Demain, peut-être, les parfumeurs devront composer sans encens.
Mais aujourd’hui, tant qu’il reste une larme d’oliban sur une écorce, un feu sacré peut encore être allumé.
Et vous, la prochaine fois que vous allumerez un bâton d’encens ou porterez un parfum boisé, poserez-vous la question :
Que suis-je en train de brûler ? Une résine... ou une prière ?



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